L’anthropologie du mensonge

Il y a un arrêt sur la ligne une à Paris – je me rappelle plus lequel exactement, c’est vers la Défense – à côté duquel se trouve un bâtiment occupé par les services secrets de la République. Si, par hasard, on se trouve à cet arrêt vers 8h45, on peut se régaler du spectacle de tous les espions de la République qui descendent du train pour aller au taff; des rangs serrés d’anciens militaires insérés dans des costumes de mauvaise taille. C’est hilarant… Ben… si on est, comme moi, facile à amuser.

Le britanniques sont souvent étonnés de savoir que leur vieux ennemi leur attribue un capacité de subterfuge plus tordu que le Mossad, plus impitoyable que le KGB. En effet, il est vrai que les espions britanniques ne ressemblent pas à des espions. Ils ressemblent à des prêtres et des informaticiens et, assez souvent, à des vielles tapettes picolées. La plupart du temps ils ressemblent également à des idiots, mais ça c’est normal; c’est une sorte de tenue tribale traditionnelle chez les rosbifs .

Les espions français, par contre, ressemblent toujours plus ou moins à des espions. Pourquoi?

Le premier problème sur lequel nous tombons est celui auquel a du faire face Socrate dans la République : un menteur habile ne ressemble pas à un menteur. On dirait même quelqu’un qui ne ment jamais. Dans cet optique l’étude que j’ai proposé devient impossible, l’élite de mes sujets étant nécessairement hors de mon porté. Ces êtres sont tellement doués pour le mensonge, qu’un pauvre littéraire tel moi ne les repérerai jamais. Pour la majeur partie, j’entends écarter ce problème épineux en l’ignorant, mais afin de ne pas me dé-crédibiliser complètement, voici un syllogisme discutable mais suffisamment solide pour tenir la longueur d’un article :

1. Pour qu’un service de renseignements « humint » soit bon, il est nécessaire qu’il soit composé de bons menteurs.

2. Les services de renseignements britanniques sont bons.

3. Alors leurs employés sont des bons menteurs (ce qui implique aussi, pace Platon, qu’ils ne ressemblent pas à des menteurs).

First catch your liar…

Ceci fait, nous pouvons procéder à l’analyse pure. Pourquoi ment-t-on ? Pour assurer soit sa réputation, soit sa fortune (évidemment). Les attitudes des sociétés envers ces deux commodités forment deux continuum. Afin de rendre mon explication plus claire, j’ai construit un schéma fondé sur les champs de force bordieusiens. L a partie aristocratique/révolutionnaire j’ai inventé moi-même, la partie marchand/artisan, j’ai volé d’ici : http://www.hellodamage.com/top/2011/07/02/yamamoto-and-artisan-vs-hustle/.

Au sein de ce champ, alors, on distingue les méthodes par lesquelles l’argent se fait au sein d’une société donnée et, moins directement, les attitudes envers cet argent. La construction n’est pas parfaite, l’argent et l’estime publique étant fortement liés. Ils sont, pourtant, liés de manière légèrement différente selon qu’on se situe dans une partie du champ ou une autre. A titre d’exemple, j’ai rajouté certains pays qui ont la mérite de m’être bien connus, ainsi que de se distribuer de manière exemplaire sur la graphique.

Prenons dans un premier temps l’axe marchand-artisan. L’important ce cette distinction dans la création d’une société de menteurs est évidente. Une société artisanale est largement indifférent au mensonge : la qualité des biens doit être évident, les paroles n’y comptent pour rien. Une société commerciale, quant à elle, a une relation beaucoup plus tendu avec le mensonge. Ce dernier peut apporter des fruits énormes au court terme, mais si la liquidité doit perdurer, le mensonge doit être durement sanctionné lors des itérations suivants du jeu, surtout au sein d’une société pre-informatique. Il en suit que si, dans une telle société, la tentation au mensonge est plus grande, mais il en va de même pour les sanctions qui peuvent en suivre.

Un moraliste ou un théoricien des jeux dirait sans doute qu’il en résultera que les membres d’une telle société ne mentiront pas. Un Anglais dira qu’ils s’assureront que les mensonges qu’ils racontent soient des bons. Ainsi, ils récupèrent tous les avantages du mensonge tout en paraissant suffisamment honnête pour en éviter les sanctions, le mensonge n’étant jamais découvert. Comme l’homme injuste de Glaucon, ils en tirent le profit sans subir les inconvénients.

Ceci n’implique pas, pour autant, que les sociétés artisanales soient nécessairement plus honnêtes. Si la tentation du mensonge est moindre, le risque aussi. Mentir devient un acte sans importance ; il n’est donc pas la peine de le cultiver en tant qu’art. Si un mensonge britannique est un original de Turner, un mensonge français est une carte postale : on peut faire son mieux pour en choisir une de jolie, mais en fin de compte ça ne coûte pas grande chose et est faite pour distribuer de manière la plus libérale. (Si vous préférez une comparaison plus flatteuse, je pourrai sortir la vieille histoire des jardins anglais et français. Là où le jardin anglais fait son mieux pour nous convaincre qu’il est le fruit du hasard et de la nature, le jardin français se défoule et demande notre hommage pour son artifice travaillée. Dire d’un mensonge français « c’est un mensonge » sera l’équivalent de dire de Versailles « c’est de l’horticulture ».)

L’axe aristocratie-révolution est un aspect secondaire, mais qui est toujours capable d’infléchir ou d’atténuer les effets créés par l’axe marchand-artisan. En effet, au XIXe siècle, quand on avait pris un officier de la cavalerie avec la main dans le sac (le vol étant une forme de mensonge par actes) et on lui laissait réfléchir à sa conduite pendant une demie heure, ayant mentionné poliment en sortant qu’il y a une bouteille de cognac et un pistolet dans le tiroir du bureau, ce n’était pas à priori avec pour fin d’assurer la libre circulation des biens et services.

Là où, en société révolutionnaire, la capacité de faire de l’argent est suffisant pour prouver la qualité d’un homme, dans une société aristocratique le maintien de l’élite doit se justifier par d’autres moyens que par le Sunday Times Rich List, une grande partie de ses membres étant très riches malgré leurs capacités propres. Une telle société est forcée de mettre l’accent sur des qualités innées ou acquis, autres que financières et pratiques, jusqu’au point où ses membres sont obligés à montrer de façon habituelle leur mépris pour l’argent, ainsi que pour les qualités nécessaires à s’en procurer. La capacité de construire une armoire ou un syllogisme étant terribly non-U, on est obligé, si on a eu la malheur de l’acquérir, de la cacher à tout prix.

Évidemment, ceci se concilie mal avec une société autrement commerçante, et produit un besoin accru d’hypocrisie. Les individus sont non seulement obligés, comme Glaucon, à mentir pour sembler honnête s’ils veulent gagner de l’argent, mais aussi de feindre de l’indifférence envers leurs affaires afin de garder leur réputation.

Une société marchand/révolutionnaire ne rencontre pas ce problème. Les individus sont jugés purement sur leur capacité de faire de l’argent, et un intérêt pour l’argent n’est pas source de honte. La mensonge devient alors un simple geste, et la franchise brutale règne. Tout comme le marchand de bibelotes chinois qui insiste que son collier vaut 30 kuai en sachant très bien que vous allez vous convenir sur 10, le gouvernent ne fait aucun effort pour cacher ses infractions au droit international. « Je vais voler vos brevets et vous savez que je les volerai ; observer scrupuleusement les formalités de discrétion ne serait qu’un coût supplémentaire. Hao a ? »

Les mêmes méthodes peuvent être utilisés afin de tracer l’origine de certains habitudes japonais, notamment, de se sacrifier pour créer es objets d’une beauté et d’une ergonomie sans pareil (société artisanale), pour ensuite dire « c’est pas grande chose » (société aristocratique), ou pour chercher la racine de certains problèmes français : notre continuum explique avec une belle clarté la raison pour laquelle la triste sort du Rafale, le produit d’une société qui oblige des artisans à faire du commerce pour prouver leur utilité publique révolutionnaire.

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